Depuis mes plus jeunes années, les chevaux ont été présents dans mon imaginaire, mes histoires, mes dessins. C'est en 1988, vers l'âge de treize ans que j'ai accueilli mon premier cheval: un petit entier prénommé Yallah, noir comme le charbon et qui arrivait tout droit du Maroc. Il avait passé un voyage éprouvant dans les cales d'un bateau et je l'ai découvert chez un maquignon en Seine et Marne, attaché dans une stalle. Ce petit cheval Barbe, fier et vif malgré sa maigreur et la gale qui recouvrait son corps, a accaparé tout mon temps d'adolescente. J'ai soigné son corps, j'ai soulagé son moral et il est devenu mon meilleur ami.
Autodidacte, j'ai appris à l'écouter pour ne pas le mettre en colère, pour ne pas l'envoyer vers ses peurs. Je savais qu'il avait connu des durs moments dans sa première vie. Yallah n'était pas qu'un cheval pour moi, il était mon alter égo, mon partenaire avec sa sensibilité, ses envie, ses aspirations et ses besoins... Nous avons parcouru les forêts, les ruisseaux, les plaines... en tête à tête et pour mon plus grand plaisir.
Notre bonheur à tous les deux n'a duré que deux ans, Yallah n'a pas survécu à l'opération qui devait le soulager d'une tumeur envahissante. Il était déjà bien vieux mon Yallah "hors d'âge" avait dit le vétérinaire. Encore une expression étrange, la filière équestre en est remplie.
Après cette tragique séparation, j'ai suivi un cursus équestre plus conventionnel au sein du centre équestre rattaché à mon lycée professionnel. Jusque là je montais les chevaux du maquignon, au pied levé, pour des acheteurs potentiels, ou en promenade pour le plaisir parce qu'il me trouvait dégourdie. Je le trouvais brutal et méchant mais c'était ma seule possibilité d'être auprès des chevaux.
Au sein du lycée professionnel j'ai passé mes galops mais j'étais encore en désaccord avec les méthodes que l'on me demandait d'appliquer. Je les trouvais bien éloignées des traités équestres que je lisais (sans en comprendre grand chose mais j'arrivais à entrevoir l'essentiel qui concernait l'intelligence et la sensibilité du cheval), je les trouvais dangereuses pour les chevaux ainsi que pour moi. Je n'éprouvais pas le plaisir, les sensation et les émotions que je cherchais. Je n'avais aucune confiance en mes enseignants et ma culpabilité envers les chevaux était grandissante.
J'aspirais à la légèreté, à une belle communication et seul le rapport de force m'était proposé: dans la technique équestre infligée en cours, l'enfermement des chevaux, les enrênements toujours plus tendus, les mors toujours plus puissants et une obligation de résultat en concours quoi qu'il en coûte.
C'est à vingt ans que j'ai cessé de fréquenter la filière équestre, trop déçue et démotivée. Je n'ai plus approché un cheval durant des années.
J'ai passé un diplôme d'éducatrice spécialisée et j'ai travaillé dans la protection de l'enfance jusqu'à l'âge de 33 ans.
Je n'ai pas attendu jusque là pour retrouver les chevaux. Ils habitaient mes rêves à défaut de mon quotidien, alors c'est à l'âge de 26 ans que je me suis offerte avec mon premier salaire d'éducatrice ma jument Oriana: âgée de six mois, petite pouliche baie ibérique et ONC.
J'ai trouvé de bons formateurs, ils m'ont formée en équitation éthologique. J'avais le sentiment que cette approche était moins rude que celle que j'avais connue. J'avais validé mon BPJEPS équitation et j'ai ouvert ma structure équestre.
J'ai tenu ma structure de 2010 à 2022. J'ai appris tant de choses durant ces années !
J'ai eu des pensionnaires, j'ai enseigné aux enfants et aux adultes et j'ai pu accompagner un bon nombre de personnes dans le cadre de la médiation animale.
J'ai découvert l'équitation de Philippe Karl en 2018. Je commençais à m'ennuyer dans mon équitation et à me détacher de l'équitation éthologique dont certains écueils m'apparaissaient de manière flagrante.
Je suis entrée en formation d'instructeur à l'école de Légèreté de monsieur Karl et j'ai eu le bonheur de bénéficier de son enseignement durant cinq ans, avec ma fidèle partenaire Oriana. J'ai enfin reconnu ce que j'avais lu dans les traités de mon adolescence et ceux que j'avais continués à parcourir une fois adulte. J'ai étudié l'équitation classique à la française aux cotés de ce brillant écuyer profondément amoureux des chevaux. Il est le seul homme que j'ai vu n'avoir jamais aucun mouvement d'humeur ou propos négatif envers un cheval: il est un pédagogue méticuleux, méthodique, tant avec les élèves que les chevaux. Les chevaux et les cavaliers peuvent apprendre de leurs erreurs sans craindre la réprimande mais en étant convaincus qu'une explication en découlera. Il a une âme de chercheur et développe en nous, humains et équidés, ce même esprit de recherche.
En 2022, j'ai vendu ma structure afin de me déplacer en toute liberté. J'ai toujours ma jolie Oriana, 25 ans, à la retraite, ainsi que deux autre juments qui vieillissent tranquillement. Jupiter Du Castel mon troisième cheval de coeur ( après Yallah et Oriana) est un expressif Pur sang Lusitanien de 11 ans. Ce joli gris voluptueux m'a beaucoup appris sur la communication avec son espèce, entre autre et le plus marquant pour moi: que la brutalité et la colère des chevaux trouvent leur nid dans la peur et l'incompréhension. C'est lui qui a fini de me convaincre que la notion de confort/inconfort n'était pas le bon langage à tenir avec eux, même s'il fonctionne hélas parfaitement avec un grand nombre. Dans la première partie de ma vie équestre j'ai refusé la violence physique à l'égard des chevaux, j'ai refusé dans cette deuxième partie, de la remplacer par la résignation acquise "la camisole psychique" moins choquante de prime abord mais tout aussi violente.
Je m'attache à être toujours plus pédagogue, à chérir l'erreur et développer le courage chez nos partenaires équins.
Je souhaite que les chevaux comprennent et cessent de deviner.